Robert

Vu de loin, l’emmerdeur ne rentre pas dans une catégorie de dragueurs à proprement parler. Dans la mesure où le fait d’éconduire un prétendant au rapport sexuel relève plus souvent de la corvée que de la partie de plaisir,  on pourrait en effet y ranger trop de monde pour que se justifie encore une approche typologique de ce genre d’importuns… Ou alors, il faudrait les hiérarchiser, isoler le haut du panier du gros lourd, la crème de l’ennuyeux personnage, la quintessence de l’indésirable. Là, on pourrait effectivement mentionner l’emmerdeur dans le cadre d’une étude sociologique du dragueur. Mais alors, selon quel critère objectif procéder à la sélection?

J’en propose un: isoler des autres emmerdeurs celui qui sait à l’avance, à moins d’avoir perdu toute lucidité, que sa quête est vaine, mais qui l’entreprend quand même, pour le simple plaisir de faire chier son monde, ou de faire payer quelqu’un pour sa frustration, ou les deux. Ils sont nombreux à œuvrer dans cette catégorie, et je ne doute pas que les lectrices de ce blog auront l’un ou l’autre exemple personnel à citer, mais samedi dernier, j’ai trouvé leur chef, leur roi, leur monarque incontestable: Robert.

Je l’appelle Robert sans connaître son prénom, et juste car il avait une tête de Robert, mais peut-être s’appelle-t-il en réalité Marcel ou Lucien, en tout cas probablement pas Kevin ni Mattéo, bref, disons Robert.

Samedi dernier, au milieu de l’après-midi, Robert traînait sa dégaine d’honnête retraité en béret dans le magasin Démonia à Paris spécialisé, faut-il le préciser, en matériel, accessoires et vêtements BDSM.

J’ai tout de su qu’il allait venir me faire chier. Je l’ai compris en constatant qu’il cherchait à engager la discussion avec tout le monde: clientes, seules ou accompagnées, vendeurs, vendeuses: tout le monde. J’ai compris que j’y passerai à un moment, et qu’il me faudrait l’éconduire à mon tour. Je ne fus donc qu‘à moitié surprise quand, en détaillant une laisse et un collier de chien d‘un œil intéressé, j’entendis dans mon dos une voix éraillée me dire: « allez dans une animalerie, et vous aurez les mêmes pour deux fois moins cher! » J’estimai que la meilleure façon de ne pas m’en débarrasser était de rester silencieuse, mais j’estimai mal. « C’est pour votre propre usage? »

Je me suis retournée, et je l’ai vu, Robert, un bon 70 ans minimum, le nez granuleux et couperosé, deux petits yeux salaces à la Gérard Miller, de fines lèvres roses humides comme des limaces…

« Parce que si vous achetez une laisse, vous aurez aussi besoin d’un maître! »

Silence.

« Ma femme ne le sait pas mais j’aime bien dominer de temps en temps. »

Silence.

« On peut en parler au calme si vous voulez. »

Je me suis vue, tenue en laisse par Robert, son corps d’asticot et son haleine de médicaments, me demandant de lui lécher les pompes pendant que Mauricette le croît occupée à faire une belotte avec ses amis au PMU… et je me suis dit que je n’avais jamais été abordée avec autant de panache. Même la petite caïllera de banlieue sapée en Tachini qui aborde la bourgeoise du seizième sapée en Gucchi en lui disant que « wesh mademoiselle vous êtes charmante tu me fais montrer tes nichons? », à côté de Robert, niveau panache, c’est de la petite bière.

Alors, j’ai compris: son plaisir, à Robert, c’est précisément de se prendre des vents. Pour vraiment l’éconduire, il faudrait donc, paradoxalement, donner une suite favorable à sa requête.

J’étais piégée.

Robert, roi des dragueurs.

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Une réponse à Robert

  1. lynnsk dit :

    ton écriture est superbe – paradoxal pour un texte qui donne plutôt dans le grotesque, ça me donne des idées d’anthologie du lourd, cartographie de l’emmerdeur, manuel de survie pour fille pas trop moche à paris – je ne sais quoi… en bref, bcp de plaisir à te lire.

    « allez dans une animalerie, et vous aurez les mêmes pour deux fois moins cher! » restera ma réplique culte pour cette soirée – approche de drague à la fois mémorable et tellement juste qu’on peut en imaginer toutes les variantes – tous les Robert qui nous ont fait chier en librairies, boulangeries, quais de métro –

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